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4. Vivre au pays par procuration

Chhronique de Jean - Pierre Rozier Chronique tirée du volume III des chroniques d'Artense ("Artense toujours, les ans et les saisons"), année 2018.

Résumé: Beaucoup de ceux, partis d'Artense pour la ville, ont gardé leurs rêves en territoire d'enfance. Les pieds sur le bitume, mais la tête restée au pays... C'est un peu comme s'ils y vivaient encore et, en cette virtualité, les mille ressources de la technologie moderne leur sont d'un grand secours.


4. Vivre au pays par procuration
      « On vit loin du pays, ce malgré des retours / mais la pensée ne cesse de survoler toujours / un cher panorama, berceau de connivence / ce lieu d’incubation où a germé l’enfance ». C’est bien ça, on passe le plus clair de son temps à la ville, mais notre imaginaire reste cloué à notre plancher des origines. On a gardé sur place des relais, des complicités, le téléphone n’est pas fait pour les chiens, et on lit les potins locaux dans le Semeur-Hebdo… Et puis, il y les mille ressources des nouvelles technologies : pourquoi cracher dans la soupe ? Une mention particulière à « super, merci ! » Guy Gatignol, qui nous fait profiter sur YouTube des fiestas et des évènements locaux comme si on y était ! 

     Sans surprise, le sujet météorologique tient une place de choix dans les préoccupations de l’exilé. En cette partie, Internet est fabuleux. On tape lamétéo.org, puis observation radar : rouge la pluie serrée, vert et jaune la pluie assidue et bleu la pluie paisible sur le territoire de notre France éternelle, l’évolution du tableau étant retracée quart d’heure après quart d’heure... Un zoom sur le massif du Sancy… Des traits vifs qui défilent et s’enfuient en tirant droit sans faire d’embarras sous le flux tendu des perturbations… Ou, en plus complexe, un pinceau d’artiste contemporain qui jouerait sa partition abstraite, imaginant des jaillissements, des enroulements, des coulures, crépitements de teintes fluo se diluant enfin… On le sait, il a plu pour de bon ou, ce qui n’est guère fréquent, le gros a choisi de s’éclater au large, sur les Combrailles ou le Livradois. Si nécessité il y a, confirmation nous est fournie par l’excellent site météo de La Bourboule, relevés en temps réel. En continu sont inscrites les hauteurs d’eau, les intensités des averses, les puissances des rafales, les pressions atmosphériques. Et quelques écrans plus loin, on a tout loisir de se plonger dans les données archivées des jours, des mois et des ans révolus…

     Voilà les caméras, les webcams de l’hiver, placées au bord des pistes de ski, en haut et en bas ! La couche de glace du lac de Super Besse grignotée par le dégel… La neige arrivée juste avant le gong des vacances à Chastreix et aussi à La Stèle, au pied des cabanes accrochées aux douglas, alors que la veille, dans la tiédeur de l’air, les touffes d’herbe repoussaient leur blanche couverture ; on imaginait déjà les mines assombries de ceux adeptes des spatules et des raquettes. Du côté du Mont-Dore, aux altitudes accusées du Sancy, on n’y voit pas le bout de ses skis : il y souffle un écir propre à bloquer la respiration des montagnards aguerris !

     La caméra de mon cœur se tient sur les hauts de Méjanesse. Elle a été mise en place par le conseil départemental en un point jugé stratégique au plan de la circulation. Au centre de son champ de vision, la portion de route construite il y a quarante ans afin d’éviter le village aux voitures, ou d’éviter les voitures au village, à chacun son idée ! Elle avait coupé notre pré de derrière la maison et cisaillé net le chemin du Boutinet réduit à l’état de cul-de-sac. Ma mère le disait, « on nous en prend de partout », de la terre elle voulait dire, en expropriation, là où le réservoir d’eau de la commune avait été construit et encore à l’endroit de l’insensé creusement pour le branchement sur La Tour, cela juste avant qu’on ne l’échoue en maison de retraite.

     Les prises de vues de la caméra offrent une vue lointaine sur le fond de village et sur le désordre des maisons, éveillées ou endormies. Les prises de vue sont rafraichies toutes les deux minutes, quasiment du nonstop… Ả gauche, sous l’ancien chemin, je sais par cœur la sagne juteuse, quelque peu asséchée au gré des ans. Début juin, quand le temps se lève, je guette la première coupe des Achard, les exploitants de maintenant. Ả droite, le talus estompe la vue, j’imagine les génisses qui y ébattent leur jeune insouciance durant l’été, leur territoire s’étendant jusqu’à l’enfonçure aux mille et un périls du ruisseau et s’en remontant jusqu’au seuil de chez Lucette. Au fil des saisons, j’observe les congères sous le tertre, le bitume luisant après l’ondée, le flux retrouvé des estivants, je ressens la pesanteur de l’air qui précède l’orage...

     Et puis il y a Google Earth pour se remémorer la géographie des paysages, il y a les mails avec les amis en préparation d’entrevues, les envois de photos en instantané par smartphone, il y a les versions numérisées des chatoyants bulletins municipaux… Et l’on suit les bilans des décès par commune ! Ma mère faisait grief à mon père de n’être pas tourné vers l’avenir ; elle connaissait les prénoms de la nouvelle génération, elle, mais au détriment de la généalogie précise de ceux qui partaient pieds devant au cimetière ! Je penche du côté paternel : les vieux ont un vécu, alors que les jeunes sont silencieux en termes d’Histoire… Les vieux qui meurent, égrainés sur les traces des hivers et des printemps, ou emportés par vagues sur les automnes, comme en l’an de grâce 2016 à Tauves : sept morts en un mois et des brouettes, de Georgette Molinier à Adèle Perry... « On passerait tout son temps aux enterrements », entendait-on !

     La vie au pays, mais par procuration, au moins pour partie, moi et tant d’autres… D’aucuns le pensent : tant qu’à faire, mieux vaudrait qu’on y vive physiquement et non dans la virtualité !
 

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