D’abord, plantons le décor… Dans les maisons de nos hameaux et dans beaucoup de celles des bourgs, le bois était quasiment le seul combustible utilisé pour le chauffage et pour la cuisson des aliments. Le gaz en bonbonnes n’avait qu’un usage d’appoint, réservé à la cuisine d’été, le charbon était surtout affaire des cités, l’électricité n’alimentait guère que les ampoules et le fioul se cantonnait au chauffage central des immeubles urbains.
Dans les années 50, les cheminées traditionnelles avaient déjà, pour la plupart, été abandonnées, leurs cantous souvent barricadés et voués à débarras. Concédons qu’elles avaient des défauts ces cheminées, une chaleur rayonnante sans possibilité d’accumulation, des arrivées d’air froid en provenance du conduit et une fumée âcre qui ne cherchait guère à vous éclaircir les murs… Et pour faire la popote, franchement, il était bon d’avoir la main experte !
Les poêles en fonte, on disait les fourneaux, avaient fini par séduire la population, femmes en tête… Pittoresque évanoui, mais adieu les désagréments ! Une fumée contenue dans des tuyaux, des aérations réglables à volonté, et en prime plein d’atouts malins : des emplacements rêvés pour cuisiner à feu choisi, une réserve d’eau chaude avec robinet et un four bien utile pour tartes aux pommes et gratins au lard, ce four habile au passage à réchauffeur les pieds, par exemple ceux de mon grand-père qu’un sang paresseux avait peine à irriguer !
En termes de combustible, cette substitution n’avait pas changé grand-chose, voyons on n’allait pas acheter du charbon alors qu’on disposait d’arbres gratuits sur ses terres ! A noter toutefois la nécessité de formater les bûches afin qu’elles puissent entrer dans les foyers fermés, exigence compensée par une consommation atténuée.
Que de feux à nourrir pour tant de demeures ! La pousse des arbres avait des difficultés à suivre la cadence, les besoins s’étendant en outre à charpentes et menuiseries ! Les anciennes photos, on ne cesse d’en être surpris, nous montrent des paysages rasés de près. Les zones difficiles d’accès étaient ouvertes à la pâture, sous la pression de troupeaux de survivance, bovins ou moutons… Les frênes qui accompagnaient les chemins, qui suivaient les murets encerclant d’innombrables parcelles, étaient tenus en respect : taille régulière des branches pour la feuille et coupe à la base dès qu’un diamètre acceptable était atteint.
Ce bois de chauffage, il fallait le débiter, le conditionner, et ce n’était pas mince affaire ! Sur nos fermes, les espaces de temps qui n’étaient pas consacrés aux travaux obligés, nourrir les animaux, traire les vaches, nettoyer l’étable pour ce qui est du dedans, épandage du fumier, fenaisons, jardinages pour les dehors, étaient occupés à faire du bois, ceci pour les hommes. En parallèle, les plages libres des femmes se trouvaient comblées par le maniement des aiguilles.
Chez nous, combien de stères étaient indispensables pour approvisionner les deux maisons, la nôtre et celle des grands-parents ? Une vingtaine par an peut-être. On ne faisait pas le compte, tout simplement il convenait de maintenir à flot un stock d’avance pour deux ans, roulement qui s’accordait à la durée de séchage en bonne et due forme.
Au commencement, il convenait, belle évidence, de couper les arbres, ce qui, sauf exception, était réalisé à la morte saison et si possible en lune adaptée. J’ai gardé le souvenir d’un passe-partout en action. Mon père et mon oncle Jean, car naturellement deux scieurs étaient requis, chacun tirant vers lui en alternance la longue lame crochue, s’activaient au bas de la côte. J’avais été réquisitionné pour tirer l’arbre à l’aide d’une corde afin qu’il ne tombe pas en contrebas dans le pré du voisin, ceci malgré la large entaille effectuée à la hache du côté choisi pour la culbute. Je prenais mon rôle au sérieux et m’inquiétais à l’idée que l’arbre puisse m’emporter en s’écroulant à l’opposé.
Peu de temps après, vers 1960, tournant décisif, mon père a acquis une tronçonneuse, pesante à vous briser les reins, rétive au démarrage et peu avare en décibels rageurs, mais drôlement efficace, deux bras seulement à la manœuvre… Les arbres voués à l’abattage, frênes noueux et têtards en priorité, se situaient sur notre périmètre pastoral, les beaux spécimens du bois de Cheix, hêtres ou sapins, étant réservés au débitage en planches à la scierie.
On effectuait le dépeçage sur place, les gros rondins du tronc d’un côté, les branches dégagées à la serpe de leurs petites ramures avec lesquelles on faisait des fagots de l’autre. On embarquait le tout sur un attelage, tombereau ou char, pour un dépôt devant le pignon de la ferme.
Les matériaux étaient dispos pour la deuxième phase, la transformation en calibres adaptés. Pour les petites branches, occupation d’enfant, on coupait à la hache sur le billot, pour les plus consistantes ou les troncs légers, mon père mettait en marche la scie circulaire électrique qui vous raccourcissait les doigts comme de rien !
Fendre les gros rondins coriaces, c’était là boulot de forçat ! Plusieurs coins de fer étaient nécessaires, placés si possible dans les fissures naturelles du bois. Et ces coins destinés à faire craquer les fibres, on les enfonçait à coups de masse lourde projetée depuis les bras tendus par-dessus la tête, avec le secours de puissants ahans de joueurs de tennis. Réchauffement du corps garanti, et mieux valait s’atteler à la tâche avec un bois encore vert !
Il ne restait plus qu’à ranger cela. Des piles de bûches, en couches redoublées, recouvraient les trois murs du hangar, millésimes séparés. On stockait parfois dehors, sous une tôle ondulée solidement amarrée, en soignant l’allure, car, en passant par-là, à la façon dont le bois se présentait, l’œil avisé avait une idée sur la tenue de la ferme.
En notre logis affligé de courants maléfiques, notre poêle ne pouvait faire autrement que de délivrer une chaleur soumise aux sautes d’humeur. Ă midi, sous le coup de feu du repas, joues pivoines, vous transpiriez sous le tricot, mais, forge retombée, des frissons vous parcouraient l’échine… La météo apportait son sel perturbateur, « ça ne tirait pas » ou ça « ronflait du diable » ! Dans un cas, flemmard, le panache de cheminée montait droit au ciel, dans l’autre, il s’enfuyait ventre à terre, indiquant le sens du vent bien mieux que girouette.

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46. Quand le bois nous était essentiel !