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47. Je me souviens, je me souviens…

Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité


47. Je me souviens, je me souviens…

Je me souviens, je me souviens, je me souviens, à la manière Georges Perec ! Immersion dans le désordre de bribes obsédantes d’un vécu ruminé…

Je me souviens de l’enchantement que nous procurait la Piste aux étoiles, de Poupée de cire-poupée de son, des records de Michel Jazy et des élucubrations d’Antoine ;

Je me souviens de notre premier tracteur que j’avais amoché contre un mur dès les premiers essais ;

Je me souviens qu’à l’occasion de la remise des prix du canton au certificat d’étude, j’ai bu ma première bière ;

Je me souviens que dans un bus à Montferrand, lors des épreuves du brevet, je n’avais pas compris un grand type qui à plusieurs reprises m’avait demandé une « clope » ;

Je me souviens de cette inusable chemise orange en nylon, portée pendant des années, qui me gênait tant aux entournures ;

Je me souviens que les hommes du village sifflaient des airs de chansons à la mode lorsqu’ils allaient chercher leurs troupeaux ;

Je me souviens que j’étais à deux doigts de l’évanouissement lorsque mon père saignait le cochon ;

Je me souviens qu’à une rentrée scolaire, la nouvelle maîtresse m’avait renvoyé à la maison parce que je n’avais pas emporté de quoi écrire ;

Je me souviens de la sécheresse de l’été soixante-quatre ;

Je me souviens que je dormais dans la « chambre du fond » et qu’il n’était pas rare que je me réveille avec du givre sur les lèvres ;

Je me souviens que mon brave grand-père, qui avait fait la guerre de quatorze, cachait des bouteilles de vin dans la haie du jardin ;

Je me souviens qu’un jour de juin, la foudre avait frappé l’étable de Paul, lui brûlant les talons et lui tuant plusieurs vaches ;

Je me souviens que mon père m’avait dit qu’un soir, en allant à vélo à Trémoulet, un feu follet
l’avait poursuivi en longeant le cimetière ;

Je me souviens des veillées à Perret, des galettes de sarrasin de tante Yvette de Lavialolle, de mes cousins d’Aubière si calés en mécanique ;

Je me souviens du cantonnier Antoine Guy qui se levait dans les nuits glaciales pour épandre de la pouzzolane sur la route enneigée du bois ;

Je me souviens des tranchées profondes creusées pour amener l’eau courante au village ;

Je me souviens de l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle en août 1962, de la
condamnation à mort de Bastien-Thiry ;

Je me souviens que mes grands-parents nous racontaient que, dans les années trente, durant
les foins, ils accouraient du fond du pré pour suivre à la radio les résultats d’étapes du tour de France ;

Je me souviens du moulin à café que l’on tournait entre nos genoux et du moulin électrique de remplacement apparu à une fête des mères ;

Je me souviens qu’à douze ans, ma taille ne dépassait pas un mètre quarante-quatre ;

Je me souviens des sœurs Goitschel et des Frères ennemis ;

Je me souviens qu’il fallait fréquemment pousser la mobylette cyclothymique de ma mère
pour la mettre en marche ;

Je me souviens que le matin où les américains nous ont dit s’être posés sur la lune, nous
fauchions le pré des Bondes, ma sœur et moi ;

Je me souviens qu’en 1971, sur la haute cheminée de cité universitaire à Clermont,
s’inscrivait en lettres majuscules un indomptable « US go home » !


Février 2026

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