Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité
En mes bureaux citadins d’avant retraite, arrivait fatalement le moment où, autour de la
machine à café, l’un exposait ses souvenirs campagnards : travaux, coutumes et ripailles de
cousinages éteints en des terroirs oubliés… La conversation en arrivait vite aux attelages
d’antan, les bœufs placides, le percheron puissant… Je m’échauffais alors : moi, vrai de vrai,
j’avais travaillé à la ferme familiale avec des animaux, et c’était des vaches !
Primo, les travaux en nos montagnes à herbe ne requéraient pas une force d’exception. Pour
tirer avec nonchalance charrettes et charrois sur le gazon des prés, les cailloux des chemins ou
le goudron des routes, il n’était besoin de vigueur de bœufs, de chaînes d’attelages figurées
par Rosa Bonheur. Le sexe faible bovidé pouvait y suffire, et même une simple paire. Une
seule fois, tout petit, je me souviens d’avoir vu deux paires assemblées, pour le débardage de
massives billes de chêne lors d’une coupe municipale.
Deusio, vous ne trouverez pas solution plus économique. Quelques vaches, choisies en
fonction de leur robustesse et de leur caractère, participaient au labeur de la ferme, en extra,
ceci sans regimber et sans atteinte à leur potentiel, ou si peu. Car par ailleurs elles
accomplissaient leurs fonctions usuelles, la mise au monde d’un veau par an, la production de
lait neuf mois sur douze. Les attelages mâles incarnaient eux un capital bloqué, sans
dividendes !
Chez nous, quatre vaches étaient aptes au joug, soit deux tandems, l’un aguerri, et l’autre situé
à un degré de dressage plus approximatif, placé en roue de secours. La Blanchette et la Cerise
constituaient notre couple optimal. La première, issue d’un mélange imprégnée fortement de
race Ferrandaise, était solidement charpentée, de robe tachetée où le roux le cédait au clair. La
seconde, pelage fauve uni, moins haute que sa congénère, gagnait en tonicité ce qu’elle
perdait sous la toise. De sa nervosité à fleur de peau, l’on pouvait déceler un fond limousin.
Nos deux bêtes, dissemblables de contours et d’humeurs, s’affrontaient cornes contre cornes
chaque printemps lorsqu’il s’agissait d’asseoir une suprématie sur le troupeau, mais de leur
association forcée sous le joug, il résultait une alliance plus proche du meilleur que du pire.
En hiver, nos belles, malgré la froidure, ne rechignaient guère lorsqu’on les attelait au timon
du tombereau. C’était là motif à sortie vivifiante, à maintien en condition physique alors que
les congénères demeuraient enchaînées à leur crèche dans la touffeur fétide de l’étable.
Museaux perlés, fumants, sur la neige à pas lents / Accroché à leurs basques un tombereau
branlant / Dans l’hiver pétrifié, maculant la blancheur / Tas de fumier égaux, volutes de
chaleur / Déposées sur la page en points de suspension / Se perdant dans les limbes du gris
horizon / De retour au bercail, croisement d’attelage / Culotté tout pareil, fumet à
l’abordage…
Au printemps pour le convoiement du bois ou le modeste labour avec le brabant, en automne
pour les patates, les travaux se déroulaient dans une semblable sérénité, sur un rythme
virgilien accordé à l’ordre éternel des champs. La merveilleuse Marie-Aimée Méraville, née
en 1902 sur une ferme de Condat, dans son ouvrage « La vache, une noble servante », en tire
des touches épiques… « Le maître s’en va devant, roule sa cigarette, les oublie ses vaches,
mais quelque fluide autoritaire agit tout de même, les bêtes le suivent, sans accident et sans
faux-pas. Il n’y a guère de risque que l’attelage accroche un mur. L’adresse du maître
consiste à marcher au milieu du chemin avec insouciance ».
Pour les fenaisons, la chanson n’avait pas si douce tonalité. Sur le coup de midi, soleil au
zénith, j’allais réquisitionner au pacage les deux appelées qui n’avaient pour rêves qu’épais
ombrages et frais breuvages. Il fallait les isoler du reste du troupeau et leur montrer, bâton et
vives gambettes à l’appui, la direction de l’étable où on leur poserait sur la tête ce qui
s’apparentait à un instrument de torture. Imaginez les pauvres bêtes attelées au carcan du char,
condamnées à subir les assauts d’un peuple insectivore chauffé à blanc sous le ciel électrique.
Les coups de queue, seules armes à leur disposition, semblaient donner un surplus
d’excitation aux taons, et le caractère répulsif de l’émouchine répandue sur les encolures
s’estompait trop prestement.
Placer le joug sur les têtes n’était pas si facile ! Méraville toujours… « Chaque vache est faite
pour la société d’une bête voisine et reconnait sa compagne de travail. Mais chacune a aussi
sa place sous le joug, comme ces gens qui se trouvent plus à l’aise à votre gauche qu’à votre
droite (…). L’on n’oublie jamais de demander, le jour de l’achat, quelle est la place de la
vache au joug, c’est-à-dire si elle est du lien droit ou du lien gauche (…). La courroie passée,
la bête de droite, celle qu’on dit encore du lien premier, porte un instant à elle seule la
charge du joug et le garde à l’horizontal, tandis qu’on fait approcher sa partenaire, la vache
du lien gauche ou du lien dernier (…). Celle-là avale sa prise de sel, frotte d’un museau
baveux le bras du donateur et, guidée par l’oreille, s’introduit docilement sous la deuxième
arcade du joug… ».
L’arrivée du tracteur n’a pas interrompu d’un coup net l’appel fait à la traction animale, pas
plus que l’électricité n’avait aboli du jour au lendemain l’utilisation de la lampe à huile. Chez
nous, cette phase transitoire a duré deux ans. Jean, mon oncle, s’est quant à lui servi de sa
paire cornue pour convoyer le fumier dans ses pâtures escarpées jusqu’à sa retraite, dans les
années quatre-vingts.
La Blanchette, on l’a embarquée un matin dans une bétaillère pour un endroit dépourvu
d’issue de secours… Notre Cerise de lien premier sentimental a, quant à elle, bénéficié d’un
sursis : encore gaillarde, le maquignon l’a déposée en pays Livradois pour une fin d’existence
dans une ferme de légende encroûtée dans sa tradition non motorisée.
Souvenirs indissociablement liés à mon père qui, dans ses vieux jours, sculptait des attelages
en bois à destination de l’Artisanat de Tauves. Or, bizarrerie, lui, si scrupuleux pour exprimer
l’exactitude des choses de son monde, représentait des bœufs au trait…et non des vaches !
machine à café, l’un exposait ses souvenirs campagnards : travaux, coutumes et ripailles de
cousinages éteints en des terroirs oubliés… La conversation en arrivait vite aux attelages
d’antan, les bœufs placides, le percheron puissant… Je m’échauffais alors : moi, vrai de vrai,
j’avais travaillé à la ferme familiale avec des animaux, et c’était des vaches !
Primo, les travaux en nos montagnes à herbe ne requéraient pas une force d’exception. Pour
tirer avec nonchalance charrettes et charrois sur le gazon des prés, les cailloux des chemins ou
le goudron des routes, il n’était besoin de vigueur de bœufs, de chaînes d’attelages figurées
par Rosa Bonheur. Le sexe faible bovidé pouvait y suffire, et même une simple paire. Une
seule fois, tout petit, je me souviens d’avoir vu deux paires assemblées, pour le débardage de
massives billes de chêne lors d’une coupe municipale.
Deusio, vous ne trouverez pas solution plus économique. Quelques vaches, choisies en
fonction de leur robustesse et de leur caractère, participaient au labeur de la ferme, en extra,
ceci sans regimber et sans atteinte à leur potentiel, ou si peu. Car par ailleurs elles
accomplissaient leurs fonctions usuelles, la mise au monde d’un veau par an, la production de
lait neuf mois sur douze. Les attelages mâles incarnaient eux un capital bloqué, sans
dividendes !
Chez nous, quatre vaches étaient aptes au joug, soit deux tandems, l’un aguerri, et l’autre situé
à un degré de dressage plus approximatif, placé en roue de secours. La Blanchette et la Cerise
constituaient notre couple optimal. La première, issue d’un mélange imprégnée fortement de
race Ferrandaise, était solidement charpentée, de robe tachetée où le roux le cédait au clair. La
seconde, pelage fauve uni, moins haute que sa congénère, gagnait en tonicité ce qu’elle
perdait sous la toise. De sa nervosité à fleur de peau, l’on pouvait déceler un fond limousin.
Nos deux bêtes, dissemblables de contours et d’humeurs, s’affrontaient cornes contre cornes
chaque printemps lorsqu’il s’agissait d’asseoir une suprématie sur le troupeau, mais de leur
association forcée sous le joug, il résultait une alliance plus proche du meilleur que du pire.
En hiver, nos belles, malgré la froidure, ne rechignaient guère lorsqu’on les attelait au timon
du tombereau. C’était là motif à sortie vivifiante, à maintien en condition physique alors que
les congénères demeuraient enchaînées à leur crèche dans la touffeur fétide de l’étable.
Museaux perlés, fumants, sur la neige à pas lents / Accroché à leurs basques un tombereau
branlant / Dans l’hiver pétrifié, maculant la blancheur / Tas de fumier égaux, volutes de
chaleur / Déposées sur la page en points de suspension / Se perdant dans les limbes du gris
horizon / De retour au bercail, croisement d’attelage / Culotté tout pareil, fumet à
l’abordage…
Au printemps pour le convoiement du bois ou le modeste labour avec le brabant, en automne
pour les patates, les travaux se déroulaient dans une semblable sérénité, sur un rythme
virgilien accordé à l’ordre éternel des champs. La merveilleuse Marie-Aimée Méraville, née
en 1902 sur une ferme de Condat, dans son ouvrage « La vache, une noble servante », en tire
des touches épiques… « Le maître s’en va devant, roule sa cigarette, les oublie ses vaches,
mais quelque fluide autoritaire agit tout de même, les bêtes le suivent, sans accident et sans
faux-pas. Il n’y a guère de risque que l’attelage accroche un mur. L’adresse du maître
consiste à marcher au milieu du chemin avec insouciance ».
Pour les fenaisons, la chanson n’avait pas si douce tonalité. Sur le coup de midi, soleil au
zénith, j’allais réquisitionner au pacage les deux appelées qui n’avaient pour rêves qu’épais
ombrages et frais breuvages. Il fallait les isoler du reste du troupeau et leur montrer, bâton et
vives gambettes à l’appui, la direction de l’étable où on leur poserait sur la tête ce qui
s’apparentait à un instrument de torture. Imaginez les pauvres bêtes attelées au carcan du char,
condamnées à subir les assauts d’un peuple insectivore chauffé à blanc sous le ciel électrique.
Les coups de queue, seules armes à leur disposition, semblaient donner un surplus
d’excitation aux taons, et le caractère répulsif de l’émouchine répandue sur les encolures
s’estompait trop prestement.
Placer le joug sur les têtes n’était pas si facile ! Méraville toujours… « Chaque vache est faite
pour la société d’une bête voisine et reconnait sa compagne de travail. Mais chacune a aussi
sa place sous le joug, comme ces gens qui se trouvent plus à l’aise à votre gauche qu’à votre
droite (…). L’on n’oublie jamais de demander, le jour de l’achat, quelle est la place de la
vache au joug, c’est-à-dire si elle est du lien droit ou du lien gauche (…). La courroie passée,
la bête de droite, celle qu’on dit encore du lien premier, porte un instant à elle seule la
charge du joug et le garde à l’horizontal, tandis qu’on fait approcher sa partenaire, la vache
du lien gauche ou du lien dernier (…). Celle-là avale sa prise de sel, frotte d’un museau
baveux le bras du donateur et, guidée par l’oreille, s’introduit docilement sous la deuxième
arcade du joug… ».
L’arrivée du tracteur n’a pas interrompu d’un coup net l’appel fait à la traction animale, pas
plus que l’électricité n’avait aboli du jour au lendemain l’utilisation de la lampe à huile. Chez
nous, cette phase transitoire a duré deux ans. Jean, mon oncle, s’est quant à lui servi de sa
paire cornue pour convoyer le fumier dans ses pâtures escarpées jusqu’à sa retraite, dans les
années quatre-vingts.
La Blanchette, on l’a embarquée un matin dans une bétaillère pour un endroit dépourvu
d’issue de secours… Notre Cerise de lien premier sentimental a, quant à elle, bénéficié d’un
sursis : encore gaillarde, le maquignon l’a déposée en pays Livradois pour une fin d’existence
dans une ferme de légende encroûtée dans sa tradition non motorisée.
Souvenirs indissociablement liés à mon père qui, dans ses vieux jours, sculptait des attelages
en bois à destination de l’Artisanat de Tauves. Or, bizarrerie, lui, si scrupuleux pour exprimer
l’exactitude des choses de son monde, représentait des bœufs au trait…et non des vaches !

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48. Avant les tracteurs, la traction animale