Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité
Que de fois en un jour, surtout en période festivale, on le consultait notre devin domestique
issu de la fertile inventivité de Pascal et Torricelli… Je veux parler bien sûr de notre
baromètre ! Des tapotements secs et précis avec l’ongle sur le verre provoquaient un
tressaillement de l’aiguille : il grimpe, il plonge, il bouge pas… Quand mon père entrait en
notre pièce commune, bottes à peine retirées, avant d’avoir dit un mot, il se dirigeait droit vers
lui : toc, toc…
Combien j’en garde un souvenir ému de ce baromètre ! Accroché au mur dans le voisinage du
crucifix escorté de sa branche de buis béni, ouvragé finement dans un bois d’ébéniste certes
un peu piqué des vers, sa cage ronde évidée d’air était surmontée d’un thermomètre, ce qui
donnait à l’ensemble une allure de pendentif d’agrément.
Ce thermomètre accouplé, il faut dire, on en négligeait le rôle. La température, on la
connaissait au jugé, « brrr, ça caille, diable, on cuit ! ». Il nous importait peu, en une
approche similaire, de disposer de la batterie des mesures scientifiques pour les conditions
extérieures. Le regard basique et la simple écoute, éclairés par l’infinité des observations
passées, nous procuraient des données aussi fidèles que celles des stations météo les mieux
équipées...
Ça avait soufflé drôlement fort la nuit dernière, les feuilles arrachées gisant sur les dalles de
l’entrée pouvaient l’attester… Il avait gelé dur, au matin on ne parvenait à casser la glace à la
fontaine… Il avait plu en abondance, le gargouillis dans les chenaux en arrière-fond de nos
sommeils inconstants, la terre détrempée du jardin et le débit du ruisseau en témoignaient...
Ou bien on n’avait eu droit qu’à une mince rosée, un pipi de rien du tout n’ayant eu la force
de transpercer le feuillage des ormes et d’arroser les pieds de salades…
La pression atmosphérique, elle, constitue un domaine particulier, non perceptible à l’oreille
ou sur la peau, non mesurable à l’œil, hormis les niveaux d’eau des puits. Plus signifiant
encore, sa marche évolue en avant des conditions climatiques, elle est prophétesse ! Chez des
paysans sans cesse à la merci des frasques célestes, le baromètre méritait donc mille fois son
prestige et sa célébration.
A partir des années 60, allez-vous me dire, le commun des mortels bénéficiait des prédictions
transmises par radios et télévisions. Certes, mais celles-ci se montraient encore douteuses…
Avant d’aller plus loin, il me faut chanter quelques couplets sur des journalistes
prévisionnistes dont les noms ne diront rien à mes tendres lecteurs ! Le plus célèbre était
Albert Simon. Il a officié sur Europe 1 de 1958 à 1986, très reconnaissable à sa voix
chevrotante. Nous, on l’écoutait sur le transistor qui me suivait partout. Le bonhomme avait
l’audace de nous prédire le temps du mois à venir jour par jour, par exemple :
« Pour le début août, il fera beau, les températures vont s’élever jusqu’à 31 degrés le 5 à
Poitiers et 32 degrés le 6 à Paris, sans que l’on puisse parler de canicule. A partir du 7, des
orages vont se déclencher sur le centre de la France, avec de la grêle sur Châteauroux le 8 et
sur Nevers le 9. Ensuite, bref rafraichissement, avec une température descendant jusqu’à 5
degrés au petit matin le 12 à Nancy.
Pour le week-end du 15 août, arrivée par l’ouest d’une
Pour le week-end du 15 août, arrivée par l’ouest d’une
vague orageuse. Gros cumuls de pluie le 17 sur le Jura et les Alpes du nord. Des perturbations
vont ensuite s’enchainer sur tout le pays avec des vents virant au nord-ouest. Fort mistral sur
le midi. Le beau temps se rétablira à partir du 22 pour se maintenir jusqu’à la fin du mois,
malgré des orages diffus vers les 26 et le 27 sur la Lozère et l’Ardèche ».
Ce brave Albert ne disposait d’aucun matériel, sinon quelques cartes. Pour le court terme, il se
raccrochait aux services nationaux de la météo, aussi à sa grenouille disaient les moqueurs,
pour le moyen et long terme, il inventait en chevauchant les statistiques passées et en brodant
autour. Ça tombait faux dans 70 % des cas et juste, ou à peu près, dans les 30 % restants !
Bref, régnait l’imposture, mais qui au 20 du mois avait retenu ses paroles au 30 du mois
précédent ?
Moins charlatan, nettement plus technicien, Jean Breton se répandait, lui, sur les ondes de
RTL. Le début de l’année 1978 s’était montré particulièrement désagréable quant aux
températures. Patrick Poivre d’Arvor l’avait invité début juillet dans son journal télévisé :
cette anomalie était-elle le signe d’un changement durable du climat ? Jean Breton avait
répondu par l’affirmative. Durant ces années 70, l’aurait-t-on oublié, une fois mise de côté
l’exception 1976, la tonalité était plutôt au refroidissement, malgré les mises en garde de
Haroun Tazieff : René Dumont se souciait d’une petite ère glaciaire à venir et, à Chastreix,
Jean-Baptiste Guillaume pensait avoir édifié sa station de ski trop en altitude !
« Chut, la météo ! » : en son déclin de vie, mon père appréciait à France-Inter René Chaboud,
vrai ingénieur doté de conscience historique, et sur Antenne 2 Laurent Cabrol, fils chaleureux
de paysan tarnais. A grand renfort d’ordinateurs et de satellites, la prévision du temps était
alors entrée en zone de fiabilité, au grand dam des baromètres, et bientôt viendraient des
prévisions acceptables à huit jours.
Pour en revenir à notre appareil, de type anéroïde, par temps mi-figue mi-raisin l’aiguille se
fixait en principe sur 76 (en équivalent mercure, soit 1013 hectopascals), par grand beau
temps sur 77 et par temps agité sur 75. Mais dans les faits que d’exceptions, les légendes sur
le tour du cadran, de tempête à très sec, en passant par grande pluie, pluie ou vent, variable,
beau temps et beau fixe étant à considérer avec quelque recul…
Des orages isolés et fulgurants d’été pouvaient se déclencher par pression élevée, des
pressions basses étaient susceptibles de n’engendrer que grisailles, nous en étions conscients !
Les indications de notre oracle de l’atmosphère n’étaient pas à prendre d’un seul bloc pour
argent comptant : le tapoteur sur la vitre se devait d’affiner le verdict brut par une lecture
seconde, une analyse de complément mariant expérience et jugeote.
Avril 2026

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49. Prévoir le temps !