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55. Marcelin et Marceline, triste histoire !


Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité

55. Marcelin et Marceline, triste histoire !
Chez nous, quand j’étais petit, lorsqu’on parlait de la grande guerre de 14-18, pas souvent à
dire vrai, ma mère évoquait l’un de notre famille, Marcelin, mort au combat, et qui était fils
unique. A cet être chéri, une ferme tendait les bras… En son foyer, sa disparition avait sabré
d’un coup sec tous les projets d’avenir, en termes affectifs, en termes de succession !
Je n’en savais pas plus, sinon que sa pauvre mère avait fini par sombrer dans la folie, qu’elle
s’enfermait dans le four à pain proche de sa maison…. Pensez, on ne m’avait pas repoussé les
épluchures de la table de la cuisine pour m’y tracer sur papier blanc un arbre généalogique en
bonne et due forme, et m’avait-on signalé le nom du village ? Si loin ces choses, perdues dans
les brumes, et les façons des enfants en ma jeunesse n’étaient pas de faire crouler les adultes
sous les questions !

C’est seulement depuis peu que je connais dans son intégralité l’histoire, la triste histoire, que
j’en sais les comparses, les conditions et les lieux. J’ai pu en récupérer les pièces à mon
chantier archéologique, au fil des documents consultés et au hasard des conversations volées
au détour des chemins.

Marcelin Gaydier, c’était lui le pauvre soldat, vous connaissez les mots consacrés, sacrifié
pour la grandeur du drapeau de la nation... Il habitait Ribbes, consistant hameau de la
commune de Tauves, dans le premier bâtiment de vieille écorce, à droite quand vous abordez
le nid dispersé des habitations. Son père, Jean, était arrivé gendre chez les Martin où il y avait
troupeau de vaches à s’occuper et fille à épouser, celle-ci Françoise pour l’état civil, Marie
puis Marceline pour son entourage. Jean était frère de mon arrière-grand-père Jean-Léger qui,
lui, avait repris le domaine familial sur le site peu éloigné du Mas.

Marcelin était né en 1885, deux ans après l’union de ses parents, seule graine du couple ayant
eu l’opportunité de germer : aucune sœur, aucun frère n’avait daigné se présenter à sa suite…
Enfant unique, une rareté en nos campagnes de cette époque, un enfant à coup sûr choyé,
couvé sous l’aile maternelle, célibataire toujours à ses 29 ans lors de l’entrée dans cette
saloperie de guerre. Sa fiche militaire nous le montre sous une allure n’offrant pas d’aspérités
notoires : 1 mètre 71, châtain de cheveux comme de sourcils, visage ovale, yeux gris (tant
d’yeux gris aux conseils de révision !), front couvert, bouche moyenne, nez moyen et menton
rond…

Sa mort était survenue en mars 1916, au pire de la fournaise, en un point proche de Verdun, à
Cumières précisément, au sombre lieu du Bois des Corbeaux. Les historiens savent que ce
village n’a jamais été reconstruit, à l’égal de huit autres, et qu’on l’a affublé en 1922 d’un
nom marqué à jamais par les ténèbres : Cumières-le-Mort-Homme. Notre soldat n’a pas été
oublié sur le monument aux morts de Tauves : « GAYDIER  Marcelin », figé sans
fanfaronnades dans le rang, noyé en milieu de liste des 114 glorieux poilus !

La maison de Marcelin, je la connais… Dans le patois des anciens, elle était Cha Marsilhi,
soit chez Marcelin, du prénom du dernier mâle de la lignée des Martin, prénom transmis à son
petit-fils, le Marcelin au tragique destin qui nous intéresse. On disait aussi Cha Guédié, soit
Gaydier pour l’état civil, preuve que le gendre avait su par sa personnalité marquer de son
empreinte son territoire d’accueil ! Quand, pour beaucoup de maisons, les sobriquets se
perdent dans de vains questionnements, des abysses d’énigmes, on trouve dans le cas des
racines évidentes issues de temps contemporain.

Après sa mort, ses parents avaient poursuivi leur existence comme un chemin de croix, avec
une incurable plaie au cœur. Quelles consolations pouvaient leur apporter les paroles
officielles s’acharnant à justifier le pire, les sacrifices pour la patrie, les champs d’honneur ?
Les curés n’étaient pas en reste : les âmes des combattants montées droit au ciel pour un salut
éternel, et leurs parents, leur fratrie, qui les retrouveraient là-haut, plus tard, dans un halo de
béatitude… Paroles convenues auxquelles probablement ils s’efforçaient d’adhérer, mais
l’insoutenable tableau ne cessait de remonter à la surface, dans son expression indélébile :
aucun futur, une lignée à jamais éteinte, une ferme de famille vouée à vau-l’eau !

Le père était décédé en 1932. La mère qu’on n’appelait plus que « la Marceline », en
référence aussi bien à son fils qu’à l’identité vernaculaire de la maison dont elle était l’ultime
héritière, avait carrément fait naufrage à la venue de son veuvage. Sa vie n’était que vallée de
larmes, s’extraire de son lit au matin lui était un calvaire, le four lui était refuge, tel un
tombeau avant l’heure… Début 1936, on l’avait retrouvée pendue à une poutre de son grenier.
Ma mère savait-elle cet épisode de nœud coulant ou le lui avait-on caché ? Tant de drames
ainsi délibérément rayés des récits de familles colportés par une oralité quelque peu
dictatoriale !

Fin de l’enquête, la maison éplorée a par la suite été habitée par l’un de la tentaculaire famille
Chaleil, frère d’Eugène, ce dernier incarnant une figure locale populaire. A présent, restée
dans son jus d’origine, si ce n’est un toit neuf gage de durabilité, elle est propriété d’une
famille qui a choisi de bâtir du neuf et fonctionnel à proximité, mais sur son devant de porte,
dans le voisinage rassurant du puits, s’épanouissent de sympathiques pommes de terre,
haricots et petits pois, tandis qu’en face, en rebord de chemin, des arbustes jouent à escalader
le toit du four banal que l’on a abandonné à ses souvenirs !

Elle semble ne rien attendre, la maison, son vécu est gravé dans les fibres de ses pierres
muettes, muettes mais pas sourdes sans doute… Je vais lui causer de temps en temps, la
bercer de mes bizarres et naïves pensées existentielles. Des voisins derrière des rideaux
observent mes lèvres qui bougent : qu’ils se rassurent, peu de risque que la désespérance
infinie de ma Marceline ne finisse par m’envahir un jour.
 
Octobre 2026

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