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La ruralité : Laboratoire du futur


La ruralité : Laboratoire du futur
Longtemps décrite comme un espace en retrait, la ruralité française apparaît aujourd’hui sous un jour nouveau. Loin d’être une survivance du passé, elle se révèle, à la lecture de l’enquête Paroles de campagne – Réalités et imaginaires de la ruralité française (juin 2025), comme un laboratoire à ciel ouvert des transformations sociales, démocratiques et écologiques à venir. Un laboratoire fragile, parfois invisible, mais riche d’enseignements pour l’ensemble du pays.
 
  • Vivre loin, vivre autrement : le quotidien comme épreuve structurante
     
La vie rurale se construit d’abord dans l’expérience concrète de la distance. Ici, chaque déplacement compte, chaque service manquant se fait sentir. La moitié des habitants des campagnes identifie l’absence de transports en commun comme le principal désavantage de leur territoire, une proportion qui grimpe à près de 60 % chez les seniors. Dans certains villages, parcourir plus de cent kilomètres pour accéder à un soin dentaire n’a rien d’exceptionnel : c’est devenu une routine silencieuse.

Ces contraintes ne sont pas toujours formulées comme des revendications. Elles sont souvent intériorisées, acceptées comme le prix à payer d’un choix de vie. Car 79 % des ruraux disent avoir choisi leur lieu d’habitation. Mais ce choix s’accompagne d’un compromis implicite : accepter moins de services en échange de tranquillité, d’espace et d’un rapport plus direct au vivant. Ce compromis, largement accepté, devient problématique lorsqu’il se transforme en renoncement durable aux droits fondamentaux.
 
  • Une ruralité vieillissante, mais loin d’être figée
     
Les chiffres rappellent une réalité démographique structurante : près de 45 % des habitants ruraux ont plus de 55 ans. Les jeunes adultes y sont moins nombreux, et cette absence pèse sur la capacité des territoires à se renouveler. Pourtant, la ruralité n’est pas un espace immobile. Elle accueille des néo-ruraux, des familles en quête de sens, des actifs qui arbitrent entre coût de la vie, qualité de l’habitat et aspirations écologiques.

Le défi est moins celui de l’attractivité que celui des conditions d’installation durable : accès à l’emploi qualifié, à la formation, au numérique, à la mobilité. Sans cela, le risque est grand de voir se creuser un écart irréversible entre territoires « choisis » et territoires « subis ».
 
  • Un capital humain sous-estimé
     
Autre réalité, plus discrète mais déterminante : la question des compétences. Les ruraux sont proportionnellement moins diplômés de l’enseignement supérieur long. À peine 5 % disposent d’un Bac+5, contre près de trois fois plus en milieu urbain. Cet écart n’est pas un déficit de capacités, mais le produit d’une organisation territoriale de l’offre de formation, largement concentrée dans les grandes métropoles.

Pourtant, la ruralité recèle un capital pratique, technique et expérientiel considérable. Jardiner, réparer, produire, mutualiser, transmettre : autant de savoirs ordinaires qui constituent un socle précieux dans un contexte de transition écologique et de recherche de sobriété.
 
  • Une démocratie de proximité qui résiste
     
Là où la défiance politique progresse à l’échelle nationale, la ruralité conserve une singularité : la proximité. Plus d’un rural sur deux connaît personnellement son maire. Dans les petites communes, les élus sont nombreux, accessibles, directement confrontés aux problèmes quotidiens de leurs administrés.

Cette proximité ne gomme pas le sentiment d’abandon vis-à-vis des institutions nationales. Au contraire, elle le rend plus visible. Le ressentiment rural ne naît pas d’une opposition de valeurs avec les villes, mais d’une impression persistante de relégation. Lorsqu’il n’est pas entendu, il trouve d’autres voies d’expression, notamment électorales.

Pourtant, cette démocratie du quotidien fait de la ruralité un terrain d’expérimentation unique pour repenser la participation, la délibération et la décision publique à hauteur humaine.
 
  • Sobriété vécue et écologie ordinaire
     
Contrairement aux clichés, la ruralité n’est pas moins écologique que l’urbain. Elle l’est autrement. Plus de la moitié des ruraux cultivent un potager, près de sept sur dix se promènent régulièrement dans la nature, et nombre d’entre eux pratiquent une forme de sobriété choisie ou contrainte : réemploi, circuits courts, moindre gaspillage.

Ces pratiques ne relèvent pas d’un militantisme affiché, mais d’un rapport concret au vivant, inscrit dans le quotidien. Elles font de la ruralité un espace d’apprentissage collectif de la transition, fondé sur l’expérience plutôt que sur l’injonction.
 
  • Le dernier chantier : celui du récit
     
Reste un enjeu décisif, souvent négligé : celui de l’imaginaire. La campagne est encore trop souvent absente ou caricaturée dans les médias. Cette invisibilisation symbolique nourrit un complexe d’infériorité et empêche la ruralité de se penser comme un espace d’avenir.

Sortir de cette impasse suppose un travail de narration : raconter la ruralité telle qu’elle est, dans sa diversité, ses tensions, mais aussi dans ses ressources. Non pas une campagne idéalisée, ni une campagne plaintive, mais une ruralité lucide, active et inventive.
 
  • Un avenir qui se joue loin des centres
     
La ruralité française n’est pas un monde à part. Elle partage avec les villes les mêmes aspirations, les mêmes inquiétudes, les mêmes désirs de justice et de reconnaissance. Mais elle affronte ces défis avec des contraintes spécifiques, qui en font un laboratoire grandeur nature.

Investir la ruralité, ce n’est pas seulement réparer des inégalités territoriales. C’est expérimenter, dès aujourd’hui, des réponses aux grandes questions de demain : comment vivre mieux avec moins, comment refaire société à petite échelle, comment redonner du sens à l’action publique.
À bien des égards, l’avenir ne se construit pas seulement dans les métropoles. Il s’invente aussi, discrètement, au bout des routes départementales.

JC Casalegno , Enseignant chercheur, animateur du Laboratoire de Recherche  sur les Innovations  (Phosphoriales) (LAR)

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